Barbada de Barbades: entrevue

Par: Florence Ouellet





Je ne le répéterai jamais assez: on a de sacré bons artistes de drag au Québec. Bien qu’il soit facile de s’en rendre compte en fouillant un tant soit peu Instagram, il faut les voir en spectacle pour réaliser l’ampleur et la variété des talents de ces one-person-band de la culture populaire. J’ai vu Barbada de Barbades sur la scène du Drague Cabaret Club lors de ma toute première sortie dans un bar à Québec, suite à mon arrivée il y a presque deux ans. C’était aussi la première fois que je voyais performer une drag queen. J’étais émerveillée comme une fillette à Disneyworld. Fastforward, un an et des poussières plus tard, après maints autres spectacles et avoir bingewatché toutes les saisons de RuPaul’s Drag Race, je suis assise dans les loges du Drague, à discuter avec Barbada de tout ce qui m’intrigue à propos de la drag au Québec. T’sais, des fois, comment la boucle se boucle… en un mot, je capote.


Je capote, parce que Barbada de Barbades, c’est pas n’importe qui, oh que non. Depuis 2005, elle s’illustre sur la scène LGBTQ+ de la province, performant à Québec et Montréal, se distinguant lors de concours et participant à diverses productions artistiques d’envergure. Sébastien Potvin, l’homme derrière la drag queen, est aussi professeur de musique dans une école primaire de Montréal. Depuis 2016, il anime, en drag, des heures du conte à l’Espace jeunes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Si je sais tout ça à propos de Barbada, c’est parce que j’ai accès aux multiples entrevues auxquelles elle a pris part et j’y remarque, comme dans beaucoup d’entrevues de drag queens, que les mêmes questions reviennent souvent: «Comment t’as commencé?» «Comment tu fais pour faire disparaître tes sourcils?», etc. C’est intéressant, mais ça ne fait pas réfléchir. Pourtant, j’ai l’impression que des artistes comme Barbada en auraient tellement à dire sur nous, sur notre présent… et je sens bien que ce ne sont pas les maquillages et les perruques qui m’ont tant marquée la première fois que je l’ai vue performer. C’est de ça dont j’ai envie de discuter avec Barbada de Barbades.


F: La plupart des gens ont une définition bien précise de ce qu’est la drag, c’est-à-dire qu’un homme imite un personnage féminin de sa création. Par contre, quand on s’y intéresse un peu, on se rend compte que la drag est une forme d’art bien plus large. Quelle est, selon toi, la meilleure définition possible de ce qu’est la drag?


B: La drag queen, c’est un personnage qui vit sur scène. L’aspect scénique est important, parce que la totalité des drags font, à quelque part, de la scène, des performances, du lipsync. Même s’il y en a qui sont plus là pour prendre des belles photos, la majorité font de la scène. Ça vit sur scène, c’est pas nécessairement un personnage féminin, ni masculin. En fait, c’est un personnage qui dépasse un peu les genres. Même s’il y a l’idée de la perruque longue, bref, des choses qu’on associe un peu plus aux femmes, je pense que, normalement, les gens savent quand même que c’est un homme qui est en dessous, comme il y a des femmes qui font de la drag aussi, qui amplifient leur maquillage, leurs formes, tout, finalement, pour être capables de faire des spectacles et d’avoir un personnage de drag. C’est l’exagération, certains diront de la féminité, c’est sûr, mais c’est principalement de bâtir un personnage qu’on fait évoluer sur scène.


F: Parlant de féminité, y a-t-il un lien entre drag et féminisme? Si oui, lequel?


G: Ouh! C’est une bonne question ça. Penses-y!


«G», c’est Gabry-Elle, dans la loge d’à côté. Il faut savoir que l’espace des loges au Drague n'est pas grand. Je suis assise au milieu d’un espace destiné à la circulation et pas autre chose. Je me demande comment tout ce qu’il y a autour de moi peut entrer dans un aussi petit espace, y compris trois ou quatre hommes de six pieds quelques en escarpins. Tant qu’à être dans les jambes, autant en profiter!


B: Je dirais pas, moi. Je suis pas sûr s’il y a un lien entre la drag et le féminisme.


G: Tu trouves pas qu’on célèbre la femme?


B: Je suis pas sûr, moi. Ça dépend qui


G: C’est sûr que c’est différent pour tout le monde.


B: C’est sûr, mais je me dis que si on célébrait la femme, on la célébrerait dans tous ses genres…


G: On le fait… Moi, je célèbre les grosses, toi tu célèbres les Noires…


B: Oui, mais ça, c’est pas quelque chose qu’on peut changer.


G: Ben, moi oui!


On rit. Barbada et Gabry-Elle animaient ensemble à mon premier spectacle de drag, et c’est ce genre d’humour qui m’a fait réaliser que le politically correct et ne pas trop se prendre au sérieux peuvent - et devraient plus souvent - aller dans le même sens. Y’a rien comme des faux cils et une perruque lilas pour remettre les choses en perspective et nous offrir le soulagement comique qu’il nous faut.


B: Oui, toi c’est quelque chose que tu choisis de ne pas changer! Mais, je pense pas que c’est féministe, par exemple. Parce que les féministes ont… Je dis «les féministes», c’est pas comme si je parlais au nom de toutes les féministes, mais je pense que nous, on a l’aspect scénique qui est pas présent chez les féministes, il y a pas nécessairement de lien entre les deux… Je sais pas, c’est une bonne question! Y’a des drags qui font des numéros, on va se le dire, «de salopes»… T’sais, moi ce soir je m’en vais faire un numéro qui s’appelle Fucking bitch


G: Ben, tu célèbres les bitchs!


Et on rit encore.


B: Bravo, ma fille, t’as vraiment le mot pour tout! Autant il y a des performances qui sont vraiment plus valorisantes pour les femmes, ou qui envoient des messages plus politisés, autant il y a des numéros qui sont juste des numéros qui représentent des femmes… qui dansent à côté de 50cents dans les vidéoclips, t’sais. C’est pour ça que je suis un peu embêté de dire oui à cent pour cent.


F: Et à partir de tes expériences avec les enfants, comment tu entrevois l’avenir de la société, quand eux vont arriver sur la scène publique?


B: Dans dix, douze ans, ils seront des adultes. On se rappelle que c’est pas si loin que ça! Ces enfants qui ont six ans, qui viennent écouter les heures du conte, dans douze ans, ils vont être en train de voter, ça vient vite. J’ai une vision de comment je voudrais que ce soit, et j’ai une vision de comment j’ai peur que ça devienne. La vision de comment je voudrais que ce soit, ce serait que les drag queens soient utilisées à leur plein potentiel, plus que juste dans les bars. J’aimerais ça voir des drags qui animent des émissions de radio, des émissions de télé; plus de drag à la télévision, pas juste dans des concours qui font pas toujours bien paraître, où elles sont pas toujours un portrait de la réalité. C’est comme ça que j’aimerais que ça se passe. Que les drags soient vraiment plus présentes, mais grand public, dans des émissions que les gens regardent à tous les jours. T’sais, y’en a des drags qui seraient capables d’animer des émissions de télé, ou des galas d’humour, ou quoi que ce soit! J’ai hâte que ça se produise et je pense qu’on s’en va vers ça. L’autre version qui m’inquiète, c’est qu’un moment donné, quand quelque chose devient très populaire, les gens s’en écoeurent. Pis, on va se le dire, les spectacles qu’on fait, même si les artistes sont différents, on peut pas dire qu’on fait un spectacle différent à chaque fois. Les jokes reviennent de temps en temps, ça reste des gens qui font du lipsync. En même temps, les chanteuses, c’est jamais disparu, les humoristes non plus, fait que ça m’inquiète un peu moins. Mais le fait que ça parte en flèche, déjà, avec RuPaul et tout ça, et qu’il y a déjà un désintérêt de la part de ceux qui regardent depuis le début… Bon, c’est un stéréotype que je vais dire, mais la fille hétéro a pas commencé à regarder RuPaul au début; c’était seulement les gays. Pis même là, on sent un désintérêt, que ça revient au même et que les gens disent que c’est plus ce que c’était, et tant pis. Mais je pense pas que c’est ça qui va arriver. Ce qui est bien avec les drags, c’est que c’est différent de ce que les gens peuvent voir, justement, à la télé, dans les shows d’humour, n’importe où. J’ai juste peur que ça devienne trop banal et que les gens arrêtent de s’y intéresser.


F: Justement, j’ai l’impression que la drag, et c’est ce qui m’impressionne autant là-dedans, c’est aussi multidisciplinaire que du cinéma, mais en live. Il faut que tu sois tellement bon en tellement de choses!


B: T’as raison, je suis cent pour cent d’accord! Mais ces enfants-là… Moi, à six ans, j’avais jamais vu ça, une drag queen. Je sais pas si, dans douze ans, quand ils vont arriver dans les bars, il vont être captivés par ça du fait que c’est devenu trop populaire ou qu’ils en ont vu depuis le début. Je sais pas! Mais c’est sûr que j’aimerais ça que les drags soient beaucoup plus utilisées. Pis pas juste dans des émissions genre Ckoi, dans des émissions intelligentes aussi! Y’a des choses le fun à Ckoi et y’a des drag queens qui iraient parfaitement là-dedans, mais aussi des chroniqueuses!


F: On parlait de RuPaul tantôt. En ce moment, la formule fait des petits à travers le monde, mais toi, tu as commencé avant Drag Race. As-tu ressenti l’effet Drag Race auprès de ton public et/ou dans la drag en général?



B: Ça dépend quel public. Le public qui nous suivait avant Drag Race, je pense pas que leur opinion a changé beaucoup, mais ça a amené beaucoup d’autres gens qui viennent voir les spectacles. La meilleure façon d’entrer chez quelqu’un, c’est par la télévision et les médias. Par Internet aussi, mais Internet te montre ce que tu veux voir, alors c’est pas forcément la meilleure façon. Sauf que des fois, les personnes qui viennent parce qu’elles ont vu Drag Race viennent un peu avec la mauvaise intention, dans le sens que j’ai déjà entendu des gens me dire: «c’est pas aussi impressionnant qu’à Drag Race». Le problème, c’est que c’est une téléréalité. Toutes les téléréalités sont ce qu’il y a de plus loin de la réalité. Mets-toi dans la peau d’un extraterrestre qui connaît pas la race humaine, qui se dit: «moi, je veux découvrir la race humaine en écoutant Occupation Double».


Et c’est pour ça que les aliens ne nous visitent pas. N’est-ce pas ce qu’on s’est tous dit quand on a vu Joanie et Sansdrick au yoga mandala?


B: Il va rester sur sa planète, ou s’il vient, il va se demander pourquoi on est pas comme dans Occupation Double. La téléréalité, c’est du montage, ils prennent les extraits qu’ils veulent. On a fait le documentaire Ils de jour, elles de nuit. Le documentaire, dans le spectre de toute la télévision, les films, etc., c’est ce qui devrait être le plus proche de la réalité, et malgré tout, il y a plein de choses qu’ils ont filmées qu’ils n’ont pas montrées. Tu te dis, déjà, ils ont édité la réalité pour prendre ce qui allait puncher le plus. Et c’est un documentaire. Tu te dis, quand c’est de la téléréalité, que c’est monté, parfois c’est scénarisé, je pense que des fois, ça donne une mauvaise représentation. Pas toujours, par contre! Il y a des choses qui sont vraies aussi! Il y a des drags là-dessus qui sont excellentes dans la vraie vie aussi, mais des fois, ça donne une mauvaise idée aux gens qui connaissent pas ça. C’est un couteau à double tranchant; ça a amené beaucoup de visibilité, mais pas nécessairement la bonne visibilité. Je te dirais que j’ai plus vu de gens qui ont compris c’est quoi la drag queen en regardant Ils de jour, elles de nuit. Le fait aussi que ce soit diffusé sur Artv, une télé qui fait la promotion de la culture, ça attirait pas le même genre de publique. Bref, c’est un couteau à double tranchant.


F: Et c’est quoi la place des médias sociaux dans la drag d’aujourd’hui?


B: Mon Dieu… La drag, c’est l’image d’abord et avant tout; c’est pour ça qu’on se maquille, qu’on se met belles, que la perruque, le look est si important. Les réseaux sociaux, c’est ça. C’est instantané, c’est le look, tout de suite, de quoi t’as l’air, là, maintenant. Instagram, ça le dit, c’est instantané. Facebook, c’est la même chose, tu mets les choses que tu veux que les gens voient. Je pense que les réseaux sociaux occupent une énorme place chez les drags, ne serait-ce que pour la publicité de nos événements. On a absolument pas les moyens de faire de la publicité payante pour nos événements, contrairement à un humoriste qui fait des grandes salles, comme le Grand Théâtre; lui, dans son budget de production, il a les moyens de faire de la publicité dans les médias et tout. Nous, il y a du bouche à oreille, mais sinon, elle passe clairement par les réseaux sociaux.


F: Donc, ne serait-ce que pour le côté marketing de la chose, les réseaux sociaux prennent beaucoup de place.


B: Oui, exact. Moi, je sais que, le jour où j’ai plus Barbada, j’ai plus Facebook. Je vais avoir les amis dans mon téléphone et peut-être aller sur Facebook une fois par mois pour voir si j’ai pas deux ou trois messages. T’as toute ta vie publique sur Facebook… et sur toutes les autres plateformes, d’ailleurs, et il y en a beaucoup qui carburent à ça parmi les drags. C’est pour ça que je me fais demander: «Hein! T'as pas Instagram?»


Effectivement, si vous voulez voir Barbada sur Instagram, il faut aller à @barbada_sans_insta, où la bio renvoie à son site Internet en nous avisant gentiment que «Ceci n’est pas le Instagram de Barbada ❤️»)


F: J’ai envie de profiter du fait que tu as performé un peu partout au pays pour te demander comment la scène de drag de Québec se compare aux scènes de Montréal ou à celles du Canada.


B: C’est sûr que Québec versus Montréal, c’est pas la même grosseur de ville. À Québec, t’as un gros bar gay, donc les opportunités de faire des spectacles sont pas aussi nombreuses qu’à Montréal. Par contre, il y a des spectacles très souvent ici, ce qui fait que les drags, à Québec, si elles le veulent, peuvent être bookées très souvent si elles sont bonnes. C’est sûr qu’il y a des villes comme Halifax où je suis allé juste pendant le pride, alors je peux pas trop dire comment c’est en temps normal, mais une chose qui est très différente au Québec, c’est que les gens viennent plus à un spectacle «formule spectacle». Ils veulent être divertis, mais sans nécessairement prendre beaucoup part au spectacle, ce qui fait en sorte que les gens tipent pas, ou très peu. C’est pas instauré ici dans notre culture. Tu participes pas à un spectacle, tu regardes un spectacle. Comme tu dérangerais pas l’orchestre symphonique pour aller leur donner 20$, ici, les gens sont plus dans cette optique-là. Aux États-Unis, c’est très populaire, parce que les billets de 1$, ça aide à tiper, mais ça fait aussi que quand tu viens donner un bill, pendant une fraction de secondes, t’as une connection avec la drag, tu le donnes de la façon originale que tu veux. Ça c’est très populaire ailleurs au Canada aussi, mais ici, pas du tout. C’est une autre façon de voir le spectacle, beaucoup plus contemplative.


F: Beaucoup de drag queens, comme toi, utilisent des références à des légendes d’autres décennies, autant des chanteuses, des actrices ou des mannequins que d’autres artistes de drag, comme Guilda ou Mado. Cependant, le public de la drag semble tendre à rajeunir. Comment les drag queens composent-elles avec cette réalité?


B: Les drag queens tendent à rajeunir elles aussi! Des artistes qui en font depuis longtemps, normalement, en font plus beaucoup. Il y en a quand même quelques une, mais il y en a très très peu qui ont vécu dans le temps où Guilda était là. Les artistes qui commencent font ce qu’ils connaissent, du Ariana Grande et ce qui passe à la radio en ce moment. D’où aussi ce dont je parlais tantôt, le côté beaucoup plus sexualisé de la drag maintenant. Avant, tu voyais des belles robes, les fameux boas, alors que maintenant, tu en vois plus. Des fois, on en a, des belles robes et tout ça, mais maintenant, c’est beaucoup plus des looks… jeunes, mais exagérés, évidemment.


G: Avant, c’était beaucoup plus dans les cabarets aussi.


B: Oui, exactement. Des fois c’est difficile d’éduquer les jeunes par rapport à l’histoire. On dirait qu’il y a des jeunes qui font de la drag qui ont pas pris le temps d’étudier les drags d’avant aussi. De comprendre ça vient d’où la drag, pourquoi il y a des «haus of...», de voir des films aussi qui parlent de comment c’était, disons, à New York…


F: Les Paris Is Burning et compagnie.


G: Tantôt, tu parlais d’effet RuPaul’s Drag Race. Ça, c’est un gros effet de: «j’ai écouté RuPaul’s Drag Race, je sais comment ça marche, je le fais».


B: C’est vrai. C’est sûr qu’aujourd’hui, les drags commencent et elles sont magnifiques, parce qu’ils ont pratiqué leur maquillage avant. L’idée du look est rendue beaucoup plus importante que l’idée de la performance, parce que, justement, c’est le look qui va rester sur Instagram, sur Facebook, sur les réseaux sociaux, whatever. Alors que la perfo, des fois elle va rester un peu à cause des vidéos, mais la plupart du temps, c’est juste des photos. Il y a des drags qui sont très belles, malheureusement pas toujours très bonnes. Alors qu’avant, on apprenait presque le maquillage à mesure. Au début, on était pas nécessairement belle, mais il y avait un désir d’améliorer la performance, un peu à travers le look aussi, mais vraiment d’être bonne avant nécessairement d’être belle. Aujourd’hui, tu peux être une drag, être très très belle et avoir beaucoup de popularité, mais malheureusement, pas être très bonne. Il y a des drags de RuPaul qu’on a vu en spectacle et les gens ont dit: «Humm...». Pas toutes, mais certaines.





F: Et dans la société au sens large, quel rôle occupent les drag queens?


B: Le rôle a beaucoup évolué. C’est sûr que c’est plus aussi politisé que ça l’était. Les drag queens étaient un peu les porte-paroles et les porte-étendards des manifestations, Stonewall et tout ça. C’est clair que c’était l’image de ces manifestations-là, alors leur rôle était très politisé. Aujourd’hui, c’est plus ça du tout, c’est un rôle de divertissement. Mais, un rôle de divertissement qui se prend pas nécessairement au sérieux. C’est pour ça que ça se différencie, je trouve, du divertissement comme les spectacles d’humour. Je pense que c’est moins compliqué, aussi. Il y a personne qui a des contrats UDA quand on fait nos spectacles. On est beaucoup plus layed back. C’est un peu pour ça, je pense, que les drags ont tardé à faire reconnaître leur art, parce que ce côté-là moins organisé donnait l’impression que c’était moins bon.


F: Alors que ça peut être un mal pour un bien, en fait. C’est rafraîchissant.


B: C’est vrai! Regarde l’espace qu’on a! Tu engagerais des chanteuses, avec les contrats, les ci, les ça… On a pas tout ça! Même si c’est à l’extérieur, j’ai pas signé de contrat, j’arrive là, c’est «on a ça, on a ça, c’est beau, on s’arrange, merci bonsoir». Tout marche bien.


G: C’est: «Assure-toi que je sois belle, voici mes tounes!»


F: Ça en dit long sur ce qui fait le show en réalité. Je trouve ça cool. Dans le fond, ça devrait être quoi, du bon divertissement, à la base? C’est pour ça que je trouve ça rafraîchissant d’aller voir les drags. C’est moins englué dans des mécanismes qui mettent plus de contraintes qu’autre chose.


B: C’est exactement ça. C’est ce qui fait qu’on a toujours ce côté différent. Il y a aussi tout le côté surprotégé, dans la ouate, qu’on n’a pas. On est habitués de travailler avec tellement peu et de faire des bons shows malgré tout. Je pense que les gens apprécient ça aussi.


F: Et quelle place occupe le vedettariat dans le monde de la drag?


B: Il faudrait préciser… j’ai de la misère à définir le vedettariat, parce qu’aujourd’hui, les gens peuvent être connus juste parce qu’ils sont connus. Avant, t’étais connu parce que t’avais une carrière impressionnante en chanson, en danse, en politique, peu importe; t’avais du talent, t’avais quelque chose. Maintenant, les gens peuvent être populaires, parce qu’ils sont populaires. Ils font des vidéos sur YouTube - et je dénigre pas ça du tout, je fais juste expliquer le phénomène - ou même des shows à la télé: prends les Kardashian. Qu’est-ce qu’elles ont fait, les Kardashian? Fuckall!


G: Ils ont commencé à faire quelque chose après.


B: Pis encore, ils ont fait quoi?


G: Du maquillage, des vêtements…


F: Kim K est en train d’étudier le droit, je pense.


B: Ah, ben… bravo. Mais y’a plein de gens qui ont étudié le droit et qui sont pas populaires! Pourquoi eux le seraient plus que…


G: They got money!


B: C’est ça. Ils ont de l’argent pour se mettre de l’avant, mais pourquoi ils ont de l’argent? Parce qu’ils ont de l’argent, c’est ça qui est drôle.


G: À la base, c’était pour [un sex tape].


B: Exact. Maintenant, quelqu’un peut juste filmer sa vie et être super populaire sur YouTube. C’est pour ça que j’ai de la misère à définir le vedettariat. Tout le monde est un peu vedette.


G: C’est drôle, parce que toi, j’ai l’impression que même si t’étais hyper connu au Québec, disons que t’avais le statut de genre… Véronique Cloutier, je pense que tu penserais même pas que t’es une vedette encore. T’as pas cette aura-là autour de toi.


B: Non, ça c’est vrai. J’essaie de garder un peu de vie privée aussi. Une qui a réussi à faire ça incroyablement bien, c’est Mado, qui a aucune photo de lui en gars. Sincèrement, j’ai déjà essayé de chercher «Mado Lamothe sans maquillage» dans les images Google. Je pense que la quatrième image, c’est moi, pis il y a une image de Serge Postigo.


G: Même quand elle passait à la télé, dans le temps, elle était jamais pas maquillée.


F: Fait qu’on a peut-être déjà croisé Mado dans la rue et on le sait pas! Et pour finir, quels conseils donnerais-tu à une drag queen débutante?


B: Dire oui à tout ce qui se propose à toi. Bon, évidemment, les choses décentes! Mais, sincèrement, moi, j’ai des des endroits où je suis rendu, là, parce que j’ai dit oui quatre étapes avant. Tu sais jamais où, quand, qui est dans la salle… Ceci étant dit, ça, ça arrive quand tu es bon à faire ce que tu fais, alors c’est sûr que si tu donnes pas un bon spectacle, t’auras beau dire oui aux opportunités, les opportunités viendront pas. Y’a des fois où tu te dis: «eh boy, ça a pas bien été, on passe au suivant». Mais en bout de ligne, peu importe ce qui arrive, tu en retires toujours quelque chose, ça peut jamais être 100% négatif.


F: Et c’est pas seulement vrai pour la drag, c’est vrai dans tout aussi!


B: Exactement! D’autant plus, avec la drag, tu apprends avec la pratique. Pratiquer ton numéro ou ton animation dans ton salon, c’est pas comme quand il y a du monde qui te regarde, que t’as ta perruque et tes talons. Ça, ce serait mon premier conseil. Et mon deuxième, ce serait juste de se donner à fond, d’y mettre de l’énergie, parce que la seule place où le succès vient avant le travail, c’est dans le dictionnaire!


À sa place, si j’avais eu un micro, je l’aurais droppé, comme on dit.


B: C’est sûr qu’un moment donné, il va falloir que tu y mettes du tien, il va falloir que tu travailles, et ça va être chiant. Comme n’importe quoi, faut que tu travailles.


F: Comme le disait une sainte personne: «You better work, bitch!»


B: You better work, bitch! Voilà!


Plus je consomme de la culture et du divertissement de toutes sortes, plus je comprends que l’ensemble de ces productions reflète un portrait fidèle de la société: le beau, le laid, le gênant, ce qui nous rend fier et ce qui nous dérange. Discuter avec Barbada me fait réaliser que quand on dépouille le processus de création et de diffusion de la culture et du divertissement de tous ses artifices, le portrait devient plus net. La drag, c’est sortir de la douche, essuyer la buée dans le miroir, se regarder dans les yeux, se faire une grimace et éclater de rire. C’est étrange qu’un art basé en grande partie sur le costume nous mette autant à nu. C’est probablement ça qui marque quand on assiste à ces spectacles: on se voit tel qu’on est et c’est agréable. On a probablement besoin de se voir davantage, d’ailleurs. Donc oui, utilisons le potentiel des artistes de drag, car toutes les pilules ne devraient pas être difficiles à avaler. D’ici là, allons à leur rencontre (avec un pourboire, tant qu’à y être)!



Photos: Sarah-Jeanne Tremblay

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