Beauté sous-estimée

Par Eliane Raymond



Il fait tellement chaud. J’ai hâte de sortir d’ici.

Toute ma vie, personne n’a porté attention à moi. Et pourtant, ce n’est pas que je n’ai pas essayé! Si vous saviez combien j’ai voyagé. J’en ai vu des endroits. J’en ai vu des gens. Seulement, personne ne semblait me voir, moi. Je me sens parfois si minuscule, voire repoussante, à travers le regard des gens. Toutefois, je crois qu’ils gagneraient à regarder au-delà des apparences. Je suis une fille simple. Mes amies disent de moi que je suis douce comme une soie. Elles adorent mon sens de l’autodérision : on blague souvent à propos de mes petites jambes parce que je ne suis jamais capable de les suivre. Je vis pleinement le moment présent. Au jour le jour, comme on dit. Je vis ma vie et c’est tout ce qui m’importe. J’aime contempler les levers de soleil, c’est mon moment préféré de la journée. Je m’active dès les premiers rayons, pas de temps à perdre. J’adore aussi l’odeur de l’herbe fraîchement tondue. J’aime les orages en plein été. J’aime regarder les feuilles tomber à l’approche du temps froid. À part la simplicité, ma qualité préférée est ma persévérance. Lorsque j’ai un projet en tête, je n’abandonne pas facilement. C’est pour toutes ces raisons que je crois que je mérite mieux que des visages de dégoût lorsqu’on me regarde. Il est certain que j’ai des principes auxquels je ne dérogerai point. Le végétarisme, par exemple, fait partie de mon mode de vie. Je sais que cela peut paraître ridicule, mais la salade est mon repas préféré. Quand j’étais plus jeune, ma mère nous servait chaque jour, à ma sœur aînée et à moi, une salade différente. On la mangeait toujours les trois ensemble en regardant les nuages, beau temps, mauvais temps. On essayait de trouver des formes ou des personnages dans les nuages et on éclatait de rire. Ces moments-là étaient précieux pour moi. Depuis que ma maman est partie, c’est fondamental pour moi de conserver cette tradition.


Bon, assez parlé de moi, je ne suis pas ici pour ça. Je veux vous partager mon prochain projet. J’ai discuté avec ma grande sœur dernièrement. Elle vivait la même situation que moi avant, il faut croire que c’est de famille. Elle m’a parlé de son projet « métamorphose » et, au début, ça me faisait un peu peur. Ma sœur m’a rassurée en me disant que c’était simplement physique et que je resterais certainement la même intérieurement. Elle m’a dit: « Rose, je suis tellement plus libre maintenant. Je me sens délivrée. Les gens me regardent avec admiration et, pour être honnête, ça fait du bien. » J’ai décidé de le faire. C’est un processus de quelques semaines, mais j’ai confiance que je vais y arriver. Ça m’angoisse un peu de penser que je serai enfermée pour les prochaines semaines, mais je sais que c’est pour le mieux.


Il fait donc bien chaud ici! J’ai hâte de sortir parce que je me sens à l’étroit. Il faut vraiment que je me concentre sur le résultat final, parce que sinon, j’abandonnerais. Plus que quelques jours et après, je serai une nouvelle moi.


Je sens ma chrysalide se fissurer tranquillement. Je goûte aux premiers rayons de soleil à la surface de mes ailes complètement formées. Cela fait des semaines que je n’ai rien ressenti. J’ai une peur soudaine. Serait-ce le grand jour? Dans à peine quelques heures, je pourrai voler. Pourrai-je le faire? Je suis officiellement un morpho bleu. Serais-je aussi belle que je me l’étais imaginée? Plus le temps de réfléchir, ma chrysalide se déchire en entier. Mon premier battement d’aile est libérateur. Un sentiment d’euphorie m’envahit. Je prends mon envol et je me pose sur le premier arbre où j’ai vécu. Deux petites filles s’approchent et me regardent, abasourdies par ma beauté : « Maman! Viens voir! Il y a un magnifique papillon dans l’arbre! » Ça me rappelle mes propres moments en famille. Je sens enfin que je procure de la joie autour de moi et ça me rend si heureuse. À l’état de chenille, le monde entier semblait m’éviter. Quand les gens me voyaient, ils semblaient répugnés. Pourtant, je suis la même. Rose la chenille ou Bleu le morpho, appelez-moi comme vous le voulez. Au fond de moi, rien n’a changé, mais pourtant tout est différent. Parce qu’aujourd’hui, je ne suis plus invisible.


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