CARPE DIEM : Mon cœur entre deux continents


Une bouffée d’air m’avait pris de court, la sueur avait vite recouvert toutes les parcelles de ma peau emmitouflée dans des vêtements trop longs, trop chaleureux. Des vêtements québécois, quoi! C’était seulement l’automne. Le vent frisquet faisait des siennes sur ma terre natale, mais après quelques heures – huit heures pour être plus précise-, la chaleur avait fait de nouveau son apparition dans mon quotidien, mon futur quotidien.


Maudite paire de jeans tachée par le riz jaune de l’avion et trempée de sueur, rageai-je.


C’était ainsi habillée que j’allais donner ma première impression à ma partenaire d’échange ; tachée par la mauvaise nourriture de l’avion, fatiguée par mon manque de sommeil et mon surplus de stress et cernée par cette fatigue. Alors que j’avais récupéré ma valise, j’étais prête, prête pour enfin rencontrer la fille avec qui je passerai les trois prochains mois en Europe, la fille que j’accueillerai chez moi, la fille qui dormira avec moi durant 6 mois de ma vie. Puis, j’eus une stupide et stressante illumination.


Elle ressemble à quoi déjà?


J’avais déjà vu sa photo, mais c’était des mois auparavant. Il y avait un terrible trou béant dans mon esprit, ne sachant plus du tout à quoi m’attendre, ni qui trouver. L’espace de quelques minutes, j’eus envie de retourner au Québec, de retourner dans la sécurité. Autour de moi, des bruits, des paroles incompréhensibles - du moins, elles l’étaient à ce moment - virevoltaient, toutes prononcées avec cet accent charmeur de roulage de r. Mon stress étant palpable, je me questionnais sur le bien-fondé de ma décision de faire un échange étudiant. Puis, subitement, les portes du terminal s’ouvrirent et une foule cria et s’agita devant moi. Au milieu de ce brouhaha, j’avançais en espérant qu’une âme charitable me trouve. Rapidement, quelqu’un me prit par le bras et , pour la première fois, je la vis : ses lunettes noires, son teint basané, ses longs cheveux bruns et son sourire rieur.


- ¿ Hola Taomie? [1]


Ce fut notre premier contact, notre premier échange, court et ponctué de réflexions concernant les mots à utiliser. La barrière de la langue nous bloquait déjà, dire que ce n’était pas pour bien longtemps. Et pourtant, à l’aide de signes, nous réussissons à nous comprendre. Cette nouvelle culture me rattrapa bien vite, en entendant un charabia mélangeant le catalan et l’espagnol et en saluant ses parents – de purs inconnus - à l’aide d’un câlin et de bisous.

La suite de mon arrivée s'est déroulée très rapidement. Très vite, j’avais délaissé le bleu azur de l’aéroport pour le turquoise de la mer Méditerranée qui s’étendait à perte de vue.


J’aurais tellement voulu sentir l’odeur de cette mer, mais ces milliers d'escapades à Baie St-Paul avec mes parents me jouaient un satané tour. L’air salin n’était plus qu’un lointain souvenir…


Tout défilait devant mes yeux. Mes sens en éveil tentaient de tout enregistrer. Autant les indications routières différentes de celles québécoises que les palmiers de tailles diverses en passant par le ciel un peu plus opaque – synonyme de pollution - et pourtant si clair. C’était tout, tout en beauté, tout en nouveauté.

Un joli « tabarnak » retentit au loin dans l’aéroport. Elle avait tellement de sacs avec elle. Cette fois, c’était elle qui partait et moi qui restais. Quelque part dans cet aéroport, il devait forcément y avoir quelqu’un qui mangeait une poutine. Des drapeaux rouges avec la feuille d’érable étaient affichés un peu partout et des peluches en forme d’orignaux se trouvaient dans la boutique souvenir en face de nous. Elle me redonna mon ancien manteau d’hiver. Bientôt, elle sera dans un autre fuseau horaire. Bientôt, je devrai compter l’heure chez elle avant d’attendre une de ses réponses. Elle sera à des milliers de kilomètres plus loin, à six heures de décalage horaire de moi et un océan à parcourir pour la rejoindre.


Je la serrai immensément fort contre moi. C’était la dernière fois que je lui faisais une accolade avant des lustres. Elle me manquera. Les perles de tristesse ruisselaient sur mes joues.


- Je t’aime fort, chica, lui dis-je avant qu’elle parte.


Sur ces mots, je la regardais s’éloigner lentement, le cœur brisé, la nostalgie de la fin de cette aventure m’envahissant, m’engloutissant, me noyant.

La veille, nous soulignions son départ. Faisant de sa journée un moment inoubliable. Consacrant cette dernière journée à des activités sensationnelles. Suppliant une crèmerie de fermer ses portes plus tard pour qu’elle puisse aller à un des lieux incontournables de son séjour – la propriétaire avait d’ailleurs fait cette exception pour nous. Tout ça, juste pour elle.


Deux semaines plus tôt, nous prenions des photos durant nos tours de grande roue à Montréal. Elle partirait avec une des photos que nous avions achetées et je garderais l’autre, nous promettant de les interchanger à chaque fois que nous nous verrions.


Un mois plus tôt, nous vivions le plus beau moment de notre échange dans un chalet au Lac-à-la-tortue, entourées de nos meilleurs amis. Chocolats chauds et jeux de société, c’étaient des jours magiques. Magiques par les rires que nous avions eus.


Deux mois plus tôt, elle commençait à prendre le rythme de ma vie et à embellir mon monde. Me suivant à mes nombreuses rencontres et me faisant voir les choses d’un nouvel œil.


Trois mois plus tôt, elle voyait pour la première fois le sol québécois, enneigé. Elle ressentait pour la première fois l’air glacial du Québec ; son expression émerveillée, protégée par mon ancien manteau d’hiver.


Le 31 décembre, 18 heures, je lui souhaitais « Bonne année » à son minuit à elle. Nous étions séparées mais ensemble.


Le dernier jour de novembre, j’étais en pleurs et la seule chose que je souhaitais, c’était de rester avec elle, de rester avec ma nouvelle maison qu’était devenue la Catalogne. J’avais trouvé mon nouveau chez moi, mais je devais partir.


À la mi-octobre, elle et moi étions montées dans les plus hautes et rapides montagnes russes d’Europe. Avant elle, je n’aurais jamais osé faire ça.

Au début du mois de septembre, je profitais du soleil espagnol pour bronzer, tout en tentant de ne pas devenir rouge tomate. Dans quelques jours, j’allais commencer l’école à Canet de Mar.


Le 8 septembre, j’étais partie sans me retourner, espérant ne pas pleurer, laissant une vie derrière moi.


C’était à ce moment-là que tout avait basculé. Mon cœur n’était jamais revenu comme avant. Alors que je rejoignais mon destin, je m’éloignais de ma famille pour rejoindre le point de contrôle de l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau – là où mon premier échange étudiant débutait. Je partais dans l’ignorance la plus totale, ne sachant pas que je la rencontrerais, elle, ma sœur de cœur, ma meilleure amie pour l’éternité, ma twin pour toujours. Cette fille, c’était Sara. Depuis ma rencontre avec Sara, je n’étais plus la même. Depuis ma rencontre avec Sara, ma vie autrefois planifiée avait changé de ligne de mire. Depuis ma rencontre avec Sara, mon cœur était entre deux continents.


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[1] Traduction française : Bonjour Taomie?




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