Dans quelle langue le climatosceptique parle-t-il?

par: Émile Gendreau-Côté et Romain Théberge-Dallaire

Image: Justine Grenier


Le mouvement Earth Strike a été fondé le 10 novembre 2018 avec l'objectif d'unir les forces partout sur le globe afin de répondre à l'inaction climatique de la classe politique. Le 15 mars 2019, une grève mondiale a été organisée et au Québec, ce sont plus de 150 000 étudiants qui ont débrayé pour réclamer des changements à la classe dirigeante. Faisant suite à cet événement, une autre grève mondiale est organisée le 27 septembre prochain.


Comme dans la grande majorité des institutions d'enseignement supérieur au Québec, l'Association étudiante du Cégep Garneau a tenu un vote de grève et a ainsi demandé à ses membres s'ils désiraient ou non débrayer le 27 septembre. Les enseignants allaient, eux aussi, tenir un vote de grève le jeudi 19 septembre pour les mêmes raisons (la

direction du cégep a finalement décidé de lever les cours du vendredi 27 septembre en guise d’appui à la cause). C'est ainsi dans ce contexte que des enseignants du département de langues du Cégep Garneau ont publié, le 13 septembre dernier, une lettre dans le journal du syndicat pour inviter leurs collègues à voter contre la grève. Être contre la grève comme moyen de pression sur nos dirigeants est une chose, ne pas croire au réchauffement climatique en est une autre.


Depuis 50 ans, les scientifiques nous apportent continuellement des preuves de l'existence du réchauffement climatique. Des preuves tangibles qui abondent tous dans le même sens: les changements climatiques sont en grande partie causés par l'Homme, et non par le Soleil. Il ne s'agit pas ici d'une simple opinion, il s'agit de faits bien concrets. L'urgence climatique n'est pas une figure de style, elle est aussi réelle que le plastique dans nos océans. Il ne va pas sans dire que le passé de notre société n’encourage pas à avoir cette arrière-pensée environnementale et nous, génération ayant été bercée par cette idéologie verte, sommes tout à fait prêts à accorder du temps d'adaptation aux sceptiques. Cependant, la tolérance a quand même ses limites !


Alors que nous réalisons de plus en plus l'urgence d'agir pour réduire notre empreinte écologique et notre production de déchets, il est difficile de comprendre comment des enseignants se disant protecteurs de la pensée rationnelle puissent remettre en cause des faits scientifiques avec autant de maladresse et de sophismes douteux. La lecture de cette lettre nous porte à croire que le climatoscepticisme est finalement bien ancré chez ces enseignants :


Il y a lieu d’être sceptique quant aux affirmations scientifiques et aux prédictions catastrophiques portées par les organisations comme Fridays for Future (mouvement lancé par Greta Thunberg), Earth Strike (organisme planificateur de la grève mondial du 27 septembre présenté plus haut), Extinction Rebellion, Greenpeace, etc. En fait, le débat sur les changements climatiques existe depuis des décennies : le présent débat porte actuellement sur les effets catastrophiques du réchauffement

planétaire, mais dans les années 1970, la discussion portait sur les menaces du refroidissement global [...]


Voilà une affirmation tout à fait aberrante. L’expression est forte, soit, mais de mettre en doute la science en 2019 est inconcevable. En outre, les arguments que ces professeurs ont avancés pour convaincre leurs collègues du syndicat sont tout à fait questionnables et ne correspondent pas à la rigueur intellectuelle dont des membres d'une institution d'enseignement supérieur devrait faire preuve. Ceux-ci affirment :


Notre institution et le secteur de l’éducation en général dépendent

fortement des produits de l’industrie pétrochimique.


(En parlant de la grève elle-même) [...] il s’agit d’un appel à un bouleversement collectif de la société et son champ d’application englobe un large éventail de problèmes : la justice sociale, le modèle économique, l’intersectionnalité, le colonialisme, etc.


[...] il y a de plus en plus de recherches qui démontrent que le Soleil et d’autres causes naturelles sont le moteur du changement climatique, pas l’Homme.


(En parlant des différents acteurs du Front commun pour la transition énergétique) [...] Natalie Wynn (une militante des droites des transgenres et « la reine du left-tube »). [...] Est-ce que ce sont des groupes et des individus avec qui nous voulons vraiment nous aligner ?


Il s’agit ici de raccourcis intellectuels graves, surtout venant d'enseignants œuvrant dans un établissement d'enseignement supérieur. Ils affirment avoir des sources et des recherches qui abondent en ce sens, mais lesquels? Le Soleil et nature sont-ils vraiment les raisons de leur propre réchauffement? Voilà une affirmation tout à fait saugrenue! Le 7 novembre 2017, National Geographic disait :


La preuve est désormais irréfutable. Le changement climatique est une réalité, il est provoqué par l'activité humaine, se produit plus rapidement qu'on ne le pensait, et constitue une menace immense pour le monde. C'est ce qu'affirme le Climate Science Special Report révélé vendredi dernier aux États-Unis. En 470 pages, le rapport gouvernemental évalue les dernières preuves scientifiques et conclut que les tempêtes, les ouragans compris, sont de plus en plus puissants ; que les pluies violentes sont de plus en plus fréquentes aux États-Unis ; qu'enfin les vagues de chaleur, les feux de forêts et les épisodes de sécheresse seront bientôt monnaie courante. Ces conclusions ont été faites avec une certitude scientifique sans précédent, réfutant d'un revers de main les affirmations de l'administration Trump sur les causes et les effets du climat capricieux. Par contraste, le rapport désigne l'activité humaine comme étant la première cause aggravante du changement climatique et explique qu'il n'y a « aucune autre explication plausible » au changement climatique observé au siècle dernier qui puisse être étayée de faits scientifiques.


Est-il si difficile d'accepter ce que les scientifiques nous montrent depuis 50 ans? L'Homme est le principal responsable des changements climatiques sur la Terre, il s'agit ici d'une évidence rationnelle. Cependant, certains ont toujours de la difficulté à croire en la science.

Le Discours de la méthode que nous montrait Descartes est-il si loin? Ensuite, même si certains sont encore sceptiques devant les preuves scientifiques, il existe un concept en philosophie qui s’applique bien dans le contexte présent : le pari de Pascal. Bien qu’il soit possible d’avoir un doute sur l’existence du réchauffement climatique et sur le rôle de l’action humaine, les conséquences seraient tellement graves qu’il vaudrait mieux agir comme si tout cela était vrai.


Pour conclure, nous parlons fort probablement au nom de la majorité des étudiants en disant que ce que ces enseignants du département de langues ont écrit découle de la désinformation et d'un manque choquant de rigueur intellectuelle. Nous qui avons tous eu comme enseignant(e)l'un(e) ou l'autre des signataires sommes franchement déçus de voir de tels sophismes et des raccourcis intellectuels de la sorte. Bien que nous respections profondément leur liberté d'opinion et d'expression, ce genre de discours n'a pas lieu d'être dans un établissement où la rationalité est supposée primer. S'agit-il ici d'enseignement supérieur ou d'entêtement supérieur?


Émile Gendreau Côté, étudiant

Romain Théberge Dallaire, étudiant

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