AMOR VINCIT OMNIA: Le roi de la jungle

Par Taomie Pépin


Le perroquet


De loin, il la regarda, affamé, prêt à la dévorer, voulant la croquer. Depuis des heures, il était là en embuscade, attendant le bon moment pour passer à l’action. Il aurait bien pu rester positionné ainsi sans aucun problème. Pour obtenir ce qui était désiré, il fallait savoir prendre son mal en patience. Cela, il le savait; il l’avait appris après avoir laissé échapper sa proie par faute d’une trop grande excitation. Je l’avais vu évoluer avec toute l’affection que j’aurais dû lui donner. À l’époque, il n'était qu’un pauvre lionceau. À présent lion, il savait comment se tenir. Des jours, des semaines, des années sans avoir chassé, mais aujourd’hui tout lui était revenu comme s’il avait chassé hier.


Du haut de mon perchoir, je m’amusais à le regarder. J’avais passé la fleur de l’âge d’or à suivre ses déboires, à l'observer, lui qui était si inatteignable à partir de mon refuge. Alors que le temps avait coulé dans le fleuve, j’avais rigolé à ses dépens, je m’étais exaspéré à le voir échouer, j’avais levé les yeux à toutes ses gaffes. D’où je me trouvais, il ne pouvait m’apercevoir, ni m’entendre. De toute façon, plus personne ne levait les yeux au ciel pour suivre l’Étoile du Nord ou pour estimer l’heure de la journée. De toute façon, entre ces arbres gigantesques, il était devenu difficile de le faire. De toute façon, nous étions toujours là à partir à la volée, à s’envoler, à, de plus en plus haut, voler.


Le caméléon


Juste à mes côtés, je le sentis s’agiter. Soit il stressait de ne pas réussir son coup, soit il s’excitait alors que l’attente se faisait de plus en plus longue, alors pendant que les secondes se transformaient en minutes, ces minutes en heures et ces heures en journées. Je ne savais pas exactement ce qui lui arrivait, pourquoi il se sentait ainsi, mais je trouvais le spectacle assez amusant. Les caméléons comme moi n’étaient pas son genre. Ainsi, je pouvais être près de lui et tenter de voir ce qu’il voyait, tenter de rentrer dans la peau du roi des animaux pendant un instant, sans craindre pour ma vie.


Durant ce court moment, je tentais de comprendre ce qui l’animait, de comprendre pourquoi il se comportait ainsi, de comprendre ce qu’il manigançait. Je l’imaginais avoir perdu ses proies, redoutant de passer une nuit le ventre vide, le cœur vide. Je pensais à tous ces doutes qui devaient le submerger mais qu’il ne laissait pas paraître car c’était pour ça qu’on le considérait comme le plus fort d’entre nous. Tous ces moments où il devait se questionner, comme à cet instant précis. Tous ces moments inédits aux yeux de tous, à mes yeux à moi aussi. Pour une journée, j’aurais adoré être dans sa tête, vivre dans son accoutrement différent mais respecté, être, moi aussi, lui qui n’a pas peur de rugir plus fort que les autres. Pourtant, je n’étais qu’un simple caméléon qui se confondait avec le paysage, qui ne parlait pas trop pour ne pas se faire remarquer.


Le lion


Cela faisait des années que je la pistais. Je l’avais attendue comme on attendait le Soleil après une semaine de pluie. Avec cet appel que j’avais reçu, comme si une force inconnue m’avait poussé à sa rencontre, cette rencontre alléchante. Je me voyais lui sauter dessus sauvagement comme j’avais toujours su le faire. Je me voyais la croquer jusqu’à temps qu’elle ne puisse plus endurer la douleur. Complètement à l’opposé de moi et, pourtant, il y avait toute cette attirance que je ressentais pour elle. Cette faim qui criait en moi comme si j’avais jeûné depuis des lustres. Je salivais à la pensée de cette chair près de moi, je n’en pouvais plus. Je la sentais qui me rendait fou, de plus en plus dépendant de son pelage, de sa décadence, de sa saveur.


Elle était tellement ronde, menue, pleine.

Reprends tes esprits, tu dois attendre!

Elle était agile, rapide, gracieuse.

Mon gars, arrête de la regarder, tu ne fais que t’enivrer davantage.

Mais elle était si belle, si délicieuse, si douce.

Ah puis, merde!

Je sautais sur elle. Je voulais la dévorer. Je voulais la manger. Je voulais l’avoir juste pour moi.


Le perroquet


Le lion, jeté aux pieds de la gazelle.

Boum! Boum!

Moi qui pensais avoir raté ce moment.

Boum! Boum!

La gazelle immobile, apeurée par cette bête.

Boum! Boum!

La surprise sur le visage du caméléon.

Boum! Boum!

Le malaise augmenta.


Le caméléon

Tous les animaux de cette jungle avaient arrêté leur occupation.

Boum! Boum!

Les yeux fixés sur eux.

Boum! Boum!

Le lion s’agita davantage.

Boum! Boum!

Le temps s’envolait.


Le lion

Je pris une grande inspiration.

Boum! Boum!

La gazelle émit un petit cri.

Boum! Boum!

La jungle s’affola.


La gazelle

J’expirais, fébrile.

Boum! Boum!

Des perroquets prirent leur envol.


Des dizaines de paires de yeux étaient fixées sur moi. La sueur coulait le long de mon dos. La pression s’accumulait petit à petit. La pression affaissait mes épaules. Je me sentais menacée, loin d’être en sécurité.


Mais que lui prend-il?


Je pris une grande respiration et regardai à la dérobée les environs. J’y aperçus ces arbres gris, ces gigantesques immeubles. Puis, j’y vis un homme très discret, normalement assis sur un banc non loin de là. Presque personne ne le voyait, il se camouflait toujours dans la foule. Mais moi, je le regardais pour enregistrer le moindre détail de cette scène.


Ou pour éviter de regarder le problème en face.

En regardant le ciel, j’entrevis une envolée d’oiseaux colorés. Quelque part dans mon cœur, je m’imaginais ma grand-mère et tous ceux que j’avais perdus étaient là-haut, être avec moi durant cet instant magique. Mon regard se posait sur lui, ce gentil monsieur agenouillé devant moi. Avec son style vestimentaire affirmé et toute son assurance.


Nous étions comme chien et chat. Lui, le chien et moi, le chat . Nous étions comme la Lune et le Soleil. Lui, le Soleil et moi, la Lune. Nous étions comme lion et gazelle. Lui, le lion et moi, la gazelle. Aujourd’hui, il était encore ce même lion, mais avec une touche de vulnérabilité à fendre le cœur.


Ainsi, je cessais de fuir, de courir dans tous les sens pour éviter, pour profiter de ma jeunesse, de l’irresponsabilité, de la vie. À ce moment, je cessais d’être une gazelle. M’accroupissant à ses côtés, très spontanément, je lui dis :


« Oui, je le veux. »


11 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout